Prince Sott cover

“Sign of the Times” par l’ingénieure du son Susan Rogers

Témoin privilégiée des enregistrements mythiques de Prince, l’ingénieure du son Susan Rogers a participé à l’élaboration de Sign of the Times. Pour FunkU, elle se replonge dans le souvenir de l’élaboration d’un double chef-d’œuvre.

Funk★U : En réécoutant Sign of the Times, on se rend compte que l’album est extrêmement dépouillé, avec très peu d’orchestrations.
Susan Rogers : Sign of the Times était une période de transition pour Prince, qui était alors entre The Revolution et le groupe de Sheila E. Il n’était pas non plus en tournée à ce moment-là, et durant la période où nous avons travaillé ensemble, c’est le seul moment où il ne travaillait pas sur un film, ni sur la préparation d’une nouvelle tournée. Il avait donc beaucoup de temps pour enregistrer, et durant cette période de transition entre The Revolution et Sheila E., il devait enregistrer un album qui pourrait convenir à un nouveau type de groupe. Dans The Revolution, il y avait Wendy et Lisa, qui avaient suivi une formation classique et jazz, et qui avaient apporté un grand sens de l’harmonie dans sa musique. Le groupe de Sheila E. venait d’Oakland, dans la baie de San Francisco, et ils étaient nettement plus portés sur le funk. Durant l’enregistrement de Sign of the Times, Prince était conscient du type de chansons qui seraient le plus adaptées au style de Sheila E. et sur lesquelles elle pourrait l’accompagner, contrairement à celles qui convenaient mieux au style de The Revolution. Par conséquents, il enregistrait de nombreux titres funky et souvent minimalistes, à l’image de ceux qui allaient figurer dans The Black Album, mais en même temps, il enregistrait des chansons qui étaient purement du Prince, comme ” Sign of the Times “, la chanson-titre de l’album, ou encore ” Forever in My Life ” ou ” Hot Thing “, tous ces titres qu’il enregistrait seul dans son home-studio. Il avait également écrit de nombreux titres de Purple Rain de cette manière…
De plus, la construction de Paisley Park n’était pas encore terminée à ce moment précis, mais nous avions le meilleur home-studio possible depuis 1986. Il n’était pas très grand, il se trouvait dans sa maison, mais c’était presque un studio professionnel. Nous avions plus de matériel, et plus de temps pour travailler ses morceaux. Il était aussi extrêmement prolifique durant cette période, il écrivait tous les jours.

L’album est très dépouillé, mais le travail sur les voix est exceptionnel.
Oui, tout à fait. Prenez une chanson comme ” It ” et mettez-vous à sa place et imaginez-vous face du micro lors de sa prise vocale… Il avait toujours eu cette capacité, mais si on réécoute ses premiers albums, on se rend compte qu’il était encore en train de développer son falsetto. Il avait déjà cette tessiture, mais pas encore cette puissance, qui est venue au bout de quelques années d’expérience et de tournées. Pour ” If I Was Your Girlfriend “, il faisait ce que faisaient de nombreux producteurs à l’époque de l’enregistrement analogique en utilisant la technique de vari-speed. Il pouvait ralentir ou accélérer la vitesse de la bande pour changer le timbre de sa voix. Il avait découvert cette technique avant que je vienne travailler avec lui, en 1983. Il avait déjà utilisé ce procédé avec sa guitare sur ” Erotic City “, et nous nous en sommes aussi servis pour des parties de basse, ce qui marchait très bien, et sur la piste de batterie de ” U Got the Look “, qui était un titre très lent dans sa version originale. Il n’était pas satisfait de cette version, nous avons donc accéléré la bande et c’est la piste de batterie qu’on entend dans l’album. C’est pour cette raison que cette partie de batterie est très agressive et brillante.

Sign of the Times comprend aussi quelques-uns des plus grands titres soul de Prince, à l’image d’” Adore “…
Prince adorait les harmonies gospel et Il en parlait beaucoup en studio. Il aimait beaucoup les accords de 7ème et de 9ème. Il connaissait ses harmonies soul et R&B par cœur, et on l’entend très bien dans l’album Piano and a Microphone 1983. A travers ses doigts, on comprend qu’il connaît le jazz, le blues, mais aussi qu’il revient toujours à la pop, car Prince était un musicien pop qui possédait un bagage largement supérieur. Au moment de l’enregistrement de Sign of the Times, il écoutait beaucoup Hounds of Love de Kate Bush. Il aimait beaucoup True Blue de Madonna car Bernie Worrell jouait des claviers dessus. Pour son anniversaire, je lui avais offert une large sélection d’albums de Ray Charles car j’avais remarqué qu’il n’y faisait pas beaucoup référence.

SusanRogers_studio

Susan Rogers

Sign of the Times est aussi réputé pour ses incidents techniques lors de l’enregistrement.
Prince ne se souciait pas tellement de la perfection sonique. Notre rival, c’était Michael Jackson. Il était en Californie et il travaillait avec les meilleurs musiciens de séances de Los Angeles, il avait le meilleur ingénieur du son, Bruce Swedien, le meilleur producteur, Quincy Jones et le meilleur studio à Westlake Audio. Les albums de Prince étaient enregistrés dans le home-studio de sa propre maison et c’est la seule personne qui était à ses côtés, c’était moi. Prince ne s’intéressait pas beaucoup à la haute-fidélité, et il aimait ce côté cru, rough, à l’inverse des productions plus lisses de ses concurrents.

Dans le monde de Prince, un ingénieur du son devait travailler aussi vite que possible, rien ne comptait plus pour lui. Du coup, vous n’aviez pas vraiment le temps de vous lancer dans des expériences, il fallait préparer tous les réglages pour qu’il n’ait plus qu’à saisir ses instruments pour enregistrer sa chanson. Quand quelque chose ne fonctionnait pas, ce qui se passait souvent avec le matériel électronique, il était tellement obsédé par l’idée de continuer à créer qu’on ne pouvait pas l’arrêter. Il était vraiment contrarié à chaque fois qu’on interrompait son processus créatif. Il valait donc mieux lâcher prise et continuer en s’adaptant. C’est ce qui s’est passé sur ” The Ballad of Dorothy Parker ” par exemple : nous avions une nouvelle console, mais certains éléments de cette console n’étaient pas encore branchés, ce qui avait donné un aspect étouffé au son de la chanson. Mais Prince a aimé cet aspect, et nous n’avons pas retouché au titre. Dans ” Forever in My Life “, les chœurs ont été décalés involontairement lors du mixage, mais une fois encore, Prince a décidé de les conserver tels quels. Dans ” If I Was Your Girlfriend “, une piste de voix est légèrement saturée, et je grince des dents chaque fois que je la réécoute (rires). Je n’aime pas non plus le son de batterie de ” U Got the Look “, mais j’ai dû vivre avec.

Que pensez-vous de la nouvelle version remasterisée de l’album ?
Je n’ai pas réécouté l’ensemble de l’album, et je vais vous dire pourquoi : ces interviews me ramènent plus de trente ans en arrière et je dois me souvenir de la personne que j’étais à l’époque pour pouvoir m’exprimer sur cette période. C’est très difficile. J’entrais dans la trentaine, et je suis dans la soixantaine aujourd’hui. J’étais une débutante, et je suis maintenant une experte, j’enseigne à l’université et j’ai un doctorat. C’est très dur de réécouter tous ces titres aujourd’hui car ça m’éloigne beaucoup de qui je suis aujourd’hui… Dans les années 1980, on masterisait les albums pour le vinyle et il fallait contrôler les fréquences basses avec beaucoup de soin, car on risquait de faire sauter le diamant lorsqu’il passait sur le sillon. Bien sûr, il fallait faire aussi attention aux fréquences aigües et ce n’est plus le cas pour le streaming, où les aigus peuvent être plus aigus et les graves plus graves. De plus, je fais partie d’une génération qui a toujours été habituée au son du vinyle, et certains pourront se plaindre de déceler des différences entre ce nouveau mix et le mix d’origine. Mais se plaignent-ils car l’album ne sonne plus pareil, ou bien tout simplement car ils n’aiment pas le son. Chaque auditeur est différent, et chacun se fera sa propre opinion.

Vous souvenez-vous du cheminement des divers projets d’albums (The Dream Factory, Crystal Ball, Camille…) qui ont abouti à la création de Sign of the Times ?
Il faudrait être dans la tête de Prince pour pouvoir en parler. La plupart des artistes partent en tournée, puis rentrent chez eux pour écrire leur prochain album. Ils s’enferment pour écrire de nouvelles chansons, font appel à des musiciens pour faire des démos, puis à un producteur pour enregistrer l’album en studio. Ensuite, ils répètent les nouveaux titres avec un groupe puis repartent en tournée et ainsi de suite… Prince enregistrait tout le temps car il écrivait en permanence, ce qui signifiait que les projets d’albums pouvaient facilement se construire, ou bien s’écrouler très rapidement. Entre le départ de The Revolution et l’arrivée du groupe de Sheila E., son son avait évolué. Nous avions démarré The Dream Factory lorsque The Revolution était encore présent à ses côtés. Nous avions enregistré et mixé une série de titres, puis établi une séquence en vue d’un album. Prince aimait réécouter l’ensemble avant de prendre une décision. The Dream Factory était terminé, mais Il était clair que The Revolution n’allait pas durer, ce qui a précipité la fin de ce projet. Crystal Ball est arrivé ensuite, et Susannah Melvoin était une grande inspiration pour cet album. Après la séparation de The Revolution, Susannah était déchirée entre l’envie de retourner vivre à Los Angeles pour rejoindre sa sœur jumelle Wendy, ou rester à Minneapolis avec Prince. C’est ce qui a inspiré des chansons comme ” Big Tall Wall “, ” Crystal Ball “, ” Crucial “, ” Train ” ou encore ” Witness 4 the Prosecution “, autant de chansons décrivant les tensions dans leur relation. L’album Crystal Ball a finalement été refusé par Warner Brothers, qui ne voulait pas sortir de triple-album, puis Susannah est partie. Au final, ce départ a défini les chansons qui allaient terminer sur Sign of the Times.

Certains de vos titres préférés de Prince figurent dans les 3CDs de cette réédition Super Deluxe.
Absolument ! J’adore ” Witness 4 the Prosecution ” et ” Train ” qui est si funky. J’aurais aimé qu’il enregistre plus de titres de ce genre… J’aime aussi ” Crucial “, ” Big Tall Wall “, ” Crystal Ball “, qui est vraiment à part, et ” In A Large Room With No Light “. Je me souviens très clairement d’une version studio de cette chanson que nous avions enregistrée et mixée à Sunset Sound, et je ne comprends pas qu’elle ne figure pas dans ce coffret. C’est dommage, car c’est un grand titre. La version retenue est celle d’une répétition avec le groupe, car nous avions l’habitude d’enregistrer ces répétitions. De cette manière, il pouvait choisir sa version préférée. Ca ne voulait pas dire qu’il préférait ces versions en répétitions aux versions enregistrées en studio, mais qu’il essayait toutes les combinaisons possibles. Ces versions studio étaient comme un portrait peint, tandis que les versions en répétitions s’apparentaient plus à de grandes fresques murales. ” Strange Relationship ” en est un bon exemple. Nous l’avons enregistrée un nombre incalculable de fois, en studio, live, en répétitions jusqu’à ce qu’il en soit satisfait.

La version alternative de ” Power Fantastic (Live in Studio) ” est un autre grand moment de ce coffret.
” Power Fantastic ” est une chanson écrite par Lisa Coleman que j’avais enregistrée à Londres, aux studios Advision, avec Wendy & Lisa pendant que Prince tournait Under the Cherry Moon dans le Sud de la France. Il nous avait envoyé à Londres pour enregistrer quelques titres, dont ” Mountains “. Lisa a fait ensuite écouter ce morceau à Prince, qui a écrit les paroles et l’a finalement enregistré dans son home-studio, qui venait d’être tout juste terminé. Je n’oublierai jamais cet enregistrement : Wendy à la guitare et Lisa au piano étaient à l’étage. Bobby Z. et Brownmark étaient dans la cabine située à l’étage du dessous, respectivement à la batterie et à la basse, et Eric Leeds et Matt Blistan étaient aussi présents dans la pièce. Il n’y avait plus de place, ni de cabine libre pour Prince, qui était obligé de chanter sa partie vocale dans la salle de contrôle où se trouvait la console, et moi derrière. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas assez de casques disponibles car le studio venait tout juste d’être terminé, et il n’était pas conçu pour accueillir tout un groupe. Il était assez petit, et il n’y avait pas assez de casques pour tout le monde. J’ai dû laisser le dernier casque à Prince, et je ne pouvais donc pas écouter la musique pendant l’enregistrement. Nous étions juste tous les deux derrière la console, et rappelez-vous qu’il exigeait toujours que les ingénieurs du son quittent le studio lorsqu’il enregistrait ses prises de voix. Mais ce jour-là, il n’avait pas le choix. Il m’a demandé d’installer le micro dans le coin le plus reculé de la salle, et pendant la prise, le seul son que j’ai entendu était celui de sa voix, à quelques centimètres de moi. C’était un moment incroyable, magnifique et extraordinaire.

Parlez-nous de la version originale ” perdue ” de ” Wally “.
Au moment de l’enregistrement de Sign of the Times, Prince allait se marier avec Susannah Melvoin, la sœur jumelle de Wendy, mais ils ont fini par se séparer et c’était un moment très dur à vivre pour lui. Elle est partie vivre en Californie, et il était vraiment très triste durant cette période. J’ai pensé qu’il allait se mettre à écrire une chanson inspirée par cette rupture, une chanson où il raconterait ouvertement sa peine, mais il écrivait surtout des titres festifs comme ” Housequake ” ou ” Play in the Sunshine ” à ce moment-là… Un matin, il m’a appelé pour me demander de venir au studio. Sur place, il m’a demandé de sonoriser le piano et d’installer les micros pour la batterie. Il est ensuite passé d’instrument en instrument pour interpréter la version originale de ” Wally “. C’était tellement beau, et si extraordinaire. Sur le moment, ça m’a fait penser à Stevie Wonder. C’était une magnifique chanson de rupture qui faisait ressortir tout le chagrin qui était en lui. Il jouait sur le mot ” Melody “, qui sonnait comme ” Malady “, et le refrain faisait ” Oh malady doll, oh my malady. “ Pour moi, c’était la chose la plus belle, la plus vraie et la plus profonde qu’il avait jamais enregistrée. Dès la fin de l’enregistrement, il m’a demandé de faire un mix rapide pour en faire une cassette, puis il m’a dit : ” ouvre les 24 pistes et efface-les. “ On se trouvait des deux côtés du lecteur de bandes et je l’ai imploré de ne pas le faire. Je lui ai dit : ” On n’a pas dormi de la nuit, peut-être que tu devrais te reposer et la réécouter demain matin quand tu auras les idées plus claires. Ne fais pas ça, s’il te plaît. “ Il m’a répondu : ” Si tu ne veux pas le faire, c’est moi qui le ferai “ et il a saisi la télécommande et il a effacé toutes les pistes… Quelques jours plus tard, il l’a réenregistrée, mais l’intention de la chanson était complètement différente. C’était la même chanson, mais avec une attitude différente, et c’est la version qui se trouve sur ce coffret. En ce qui me concerne, je n’ai jamais réentendu la version originale, mais Prince avait gardé cette cassette, mais je ne sais pas ce qu’il en fait. Il l’a peut-être jetée, ou donnée à quelqu’un, ou même perdue…

On trouve aussi trois titres composés pour Bonnie Raitt dans cette sélection, ” I Need a Man “, ” Promise to Be True “, ” Jealous Girl (Version 2) ” et ” There’s Something I Like About Being Your Fool “. Quelle est l’origine de ces chansons ?
Quand j’ai rejoint Prince en 1983, ces chansons étaient destinées à Vanity 6. En 1985, Prince est parti faire des repérages dans le Sud de la France pour Under the Cherry Moon. Je suis restée avec Bonnie Raitt, et Prince m’avait donné une liste de chansons du Vault sur lesquelles elle devait chanter et jouer de la guitare. Nous avons enregistré des maquettes, et c’était un moment très agréable car Bonnie est une personne passionnante. Quand Prince est revenu, il a écouté les chansons que nous avions enregistrées, puis il a eu une longue conversation avec Bonnie. Il lui a dit : ” je peux te donner ces chansons, mais je n’aurai pas le temps de travailler dessus car j’ai beaucoup d’autres projets en ce moment. “ C’est la raison pour laquelle ces chansons ont été abandonnées.

Une des grandes découvertes de ce coffret est la version alternative de ” Forever in My Life “. Existe-t-il d’autres versions alternatives de titres de Sign of the Times dans le Vault ?
Oui, et je pense encore à ” U Got the Look “, mais nous avons enregistré la version qui figure sur l’album par-dessus la version originale qui était beaucoup plus lente et dont nous avions accéléré la partie de batterie. Peut-être qu’un mix existe quelque part… Au départ, c’était presque une ballade, mais Prince n’en était pas satisfait, alors qu’il aimait beaucoup la version finale. Je pense que les fans seront très contents de découvrir la version originale d’” I Could Never Take the Place of Your Man “. On l’a ressortie du Vault, nous l’avons un peu modernisée et je suis très heureuse qu’elle fasse partie de ce coffret. Les parties de guitare sont incroyables… Au-delà de ces considérations, j’espère que le public comprendra à l’écoute de ces titres à quel point Prince était créatif. En l’espace d’un an, il pouvait produire autant de chansons qu’un autre artiste en dix ans.

Pensez-vous que Prince était au sommet de sa carrière durant cette période ?
C’est difficile de répondre, car il faut prendre en compte toute sa carrière. Purple Rain définit le sommet de sa première période créative. Controversy et 1999 guident Prince vers la consécration de Purple Rain, puis Around the World in a Day et Parade conduisent vers un autre sommet qui est Sign of the Times. Mais pour moi, Dirty Mind reste un autre sommet incontournable. Cet album représente une révolution artistique pour Prince. C’était un pari très risqué. Ce n’est peut-être pas le meilleur album de sa carrière, mais pour moi, tout son génie y est déjà présent. C’est un modèle de construction de carrière pour un artiste, le genre d’audace qui peut faire de vous un artiste à part entière et j’espère que les futurs historiens de la musique souligneront l’importance de Dirty Mind dans la carrière de Prince.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince Sign of the Times Super Deluxe (Warner Records). Sortie le 25 septembre en éditions Super Deluxe (8CD+DVD / 13LP+DVD), Deluxe (3CD / 4LP 180-grammes) album remasterisé (2CD / 2LP 180-grammes couleur pêche) et versions digitales.


Prince nothing une 2

Susan Rogers et Paul Peterson racontent “Nothing Compares 2 U”

34 ans après son enregistrement, la version originale de “Nothing Compares 2 U” interprétée par Prince est enfin disponible. En exclusivité pour Funk★U, l’ingénieur du son Susan Rogers et le chanteur Paul “St Paul” Peterson racontent l’histoire de “l’autre” grande ballade de Prince.

Funk★U : Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez entendu « Nothing Compares 2 U » ?
Susan Rogers : J’étais dans le studio avec Prince lors de l’enregistrement de cette chanson, en juillet 1984. À cette époque, on travaillait à la Warehouse, son hangar-studio situé à Eden Prairie. Prince enregistrait sans cesse au cours de cette période. On travaillait sur une chanson par jour, parfois plusieurs, et dès qu’un titre était terminé, on passait au suivant. Les séances pouvaient durer entre 24 et 48 heures non-stop… Ce jour-là, Prince s’est enfermé dans un pièce du hangar avec son carnet et il en ressorti quelques heures plus tard. Il est revenu dans le studio, puis il a joué les instruments les uns après les autres jusqu’à ce qu’Eric Leeds vienne ajouter son incroyable et magnifique solo de saxophone… Je ne me souviens plus de quel instrument il s’est servi en premier pour « Nothing Compares 2 U ». En règle générale, il démarrait presque toujours avec une partie de batterie ou une programmation de boîte à rythmes. Il me semble tout de même qu’il a commencé par jouer les huit notes principales de la mélodie au clavier avant de l’embellir au piano.

Paul « St Paul » Peterson : Je m’en souviens très bien de la première fois. Je vivais chez ma mère à Richfield, dans le Minnesota, quand l’assistant de Prince m’a appelé pour me dire qu’on allait me livrer une cassette. Celle-ci contenait une chanson que j’allais devoir apprendre pour une session d’enregistrement qui était prévue pour le lendemain, ou quelques jours plus tard. En écoutant cette cassette, j’ai tout de suite compris que c’était une chanson importante. J’ai dû ensuite m’assurer de bien faire mes devoirs pour être sûr d’être au niveau lors de la séance.

Cette nouvelle version de « Nothing Compares 2 U » est si différente de celle très épurée parue sur l’album de The Family, en 1985. Comme si Prince avait retiré tous les instruments un par un…
Paul « St Paul » Peterson : C’est exactement ce qui s’est passé : Eric a joué son solo de sax, Clare Fisher a ajouté ses cordes, puis Prince et David Z. ont retiré tous les instruments un par un. À cet instant, la chanson a pris une nouvelle vie et la poésie et la douleur de cette chanson m’ont particulièrement frappé. Lorsque j’ai dû chanter à mon tour, j’ai surtout essayé de respecter l’intention vocale, l’essence et l’émotion que Prince avait mis dans son interprétation.

SusanRogers_studio

Susan Rogers

Susan Rogers : Prince voulait que la musique de The Family sonne différemment de la sienne, même si c’était lui qui était derrière toute leur production. Il se demandait aussi jusqu’à quel point le son de The Family devait se rapprocher de sa propre musique… Pour moi, cette expérience se rapproche de ce qui s’était passé lors de l’enregistrement de « When Doves Cry », lorsque Prince avait décidé de supprimer la partie de basse au dernier moment. Prince recherchait la simplicité dans ses arrangements. Il se demandait toujours comment un minimum d’instruments pouvait exprimer le plus de choses possibles. À cette époque, il commençait également à envoyer des titres à Clare Fisher, qui lui a signé de magnifiques arrangements orchestraux, et il ne souhaitait pas lui envoyer des morceaux trop chargés. Je me souviens aussi que Prince passait beaucoup de temps sur les structures de ses chansons en essayant de trouver ce qui pouvait fonctionner ou pas, quitte à se débarrasser de sections entières.

L’arrangement minimaliste de la version de The Family rend également la chanson plus intime et émouvante.
Susan Rogers : Je pense que Prince n’envisageait pas The Family comme un groupe funk pur et dur, mais comme une formation plus romantique. Il y avait un peu de storytelling derrière ce projet : il avait imaginé une romance entre Paul Peterson et Susannah Melvoin. Il fallait donc que son concept soit illustré par des ballades.

Selon vous, qui aurait inspiré « Nothing Compares 2 U » à Prince ?
Susan Rogers : Quand Prince a posé son carnet de lyrics sur le piano, j’ai lu les paroles de la chanson et je me suis tout de suite demandé si elle lui avait été inspirée par Sandy, sa femme de ménage. Elle venait de s’absenter pendant une semaine car son père venait de décéder. La phrase « It’s been seven hours and fifteen days since you took your love away » traite de cette absence. Sandy s’occupait absolument de tout chez Prince, il n’y avait aucune histoire sentimentale entre eux, mais cette chanson décrit le fait de vivre avec quelqu’un, alors que Prince vivait seul chez lui à ce moment-là.

Paul « St Paul » Peterson : Je connais cette histoire au sujet de Sandy, et peut-être que Prince a voulu saisir cette émotion. Beaucoup de théories circulent à ce sujet. Jerome Benton venait de vivre une séparation difficile et on m’a également dit que c’était cet épisode qui avait inspiré Prince. On parle aussi parfois de Susannah Melvoin, mais le mystère plane encore et c’est très bien comme ça.

Paul Peterson

Paul “St Paul” Peterson

Pour le grand public, Prince est reconnu comme un grand musicien et un immense performer. On oublie parfois qu’il était aussi un grand songwriter.
Susan Rogers : C’est vrai, et c’est même parfois injuste. On évoque souvent Prince en le citant comme un grand guitariste plus qu’un grand chanteur. Écoutez « It », sur l’album Sign of the Times, et écoutez bien ce qu’il fait avec sa voix : il hurle tout au long de la chanson et c’est extraordinaire. Écoutez ensuite « Condition of the Heart » sur Around the World in a Day, il croone et chante en même temps en falsetto. Prince pourrait être célébré rien que pour sa voix, mais il y a aussi ses performances scéniques. Il ne dansait pas forcément mieux que Michael Jackson, mais ce qu’il faisait était tout simplement exceptionnel. Même chose pour son jeu de piano, ses idées d’arrangements, ses choix de production, sachant qu’il écrivait lui-même toute sa musique…

Paul « St Paul » Peterson : Lorsqu’on l’analyse, « Nothing Compares 2 U » est un morceau assez simple, mais il entouré d’une poésie et d’une vision particulière que seuls les plus grands songwriters possèdent. Quand on écoute l’album qu’il a enregistré pour The Family et malgré tout ce qui se passait dans sa vie à ce moment-là avec Purple Rain, The Revolution, The Time, on constate aussi qu’il a écrit les meilleures chansons de sa carrière durant cette période complètement folle.

Étonnamment, « Nothing Compares 2 U » est la seule chanson créditée à Prince dans l’album de The Family, alors que toutes les autres reviennent à des membres du groupe.
Paul « St Paul » Peterson : Ça faisait partie de ses idées pour The Family : Prince voulait vraiment que nous soyons un véritable groupe et c’était une manière pour lui montrer que chaque membre était impliqué dans la création, même si c’était lui qui tirait toutes les ficelles. Eric Leeds avait aussi écrit quelques instrumentaux avec Prince sur l’album, et c’était tout à fait normal qu’une partie des crédits lui revienne.

Que pensez-vous de la reprise de “Nothing Compares 2 U” de Sinead O’Conor parue en 1990 ?
Paul « St Paul » Peterson : La première fois que je l’ai entendue, j’étais au volant et j’ai du me garer d’urgence ! J’étais content d’entendre cette chanson à la radio mais franchement, je n’ai jamais été fan de sa version. C’est peut-être ce qui arrive quand une reprise a plus de succès que votre propre chanson…

Susan Rogers : J’adore cette version. Elle est sortie à un moment où la musique de Prince était devenue moins populaire face au hip-hop, entre autres. Grâce à cette chanson, le grand public s’est rappelé que Prince était un grand songwriter. C’était un très bel hommage.

Parlons du fameux Vault, qui contiendrait des centaines de chansons inédites de Prince. Ne pensez-vous que les versions alternatives de titres déjà parus qu’il contient sont plus intéressantes que les chansons purement inédites ?
Susan Rogers : Vous avez peut-être raison. J’espère que les historiens de la musique pourront un jour écouter les premières intentions des chansons de Prince. Par exemple, « When Doves Cry » avec sa partie de basse, ou encore la version originale de « U Got The Look » que je dois avoir quelque part sur une cassette. Au départ, c’était une chanson complètement différente, une ballade dans une tonalité différente, mais Prince n’en était pas satisfait. Il a fini par l’accélérer, modifier le tempo et la tonalité pour en faire une nouvelle chanson… L’idéal serait de pouvoir avoir accès aux track sheets des séances pour découvrir l’ordre dans lequel il ajoutait les instruments, car ce genre de document donne un aperçu unique du mode de pensée musical de Prince.

Prince-Purple Rain Tour 1985-1. © PRN The Prince Estate.  Photo credit-Nancy Bundt

© PRN The Prince Estate. Photo credit-Nancy Bundt.jpg

Quels seraient les titres inédits du Vault dont vous souhaiteriez la parution ?
Susan Rogers : Depuis la disparition de Prince, on me pose beaucoup de questions sur ces archives. Au début, je pensais que 60% du Vault avait été publié, puis j’ai découvert que des collectionneurs avaient amassé un grand nombre de bandes et aujourd’hui, pratiquement tous les morceaux inédits enregistrés lors de ma collaboration avec Prince circulent dans ce cercle. Il est très très rare de voir apparaître quelque chose que ces collectionneurs n’ont pas déjà entendu, mais ceux qui ne font pas partie de ces cercles seront certainement ravis d’entendre des titres comme « Witness 4 the Prosecution », une chanson aux influences gospel que j’adore particulièrement, « Sexual Suicide » ou encore « Splash », une merveilleuse pop-song.

Paul « St Paul » Peterson : Il y a certaines choses qui concernent The Family dans ces archives. Bien sûr, il existe des versions de « Mutiny », « High Fashion » ou « The Screams of Passions » chantées par Prince. Il y a aussi quelques chansons enregistrées lors des séances de The Family comme « Feline », mais son contenu était franchement trop sexuel pour moi. À l’époque, je vivais encore chez ma mère et je sais qu’elle n’aurait pas apprécié, et Prince respectait ça. Il avait été également question d’enregistrer un deuxième album de The Family, mais ce projet n’a jamais abouti.

Une version Deluxe de The Family devrait faire plaisir aux fans.
Paul « St Paul » Peterson : Prince et moi en avions discuté lorsque nous avons remonté The Family sous le nom de Fdeluxe, il y a quelques années. Nous avons dû changer le nom du groupe car Prince en était le propriétaire légal, et comme il n’était plus impliqué dans ce projet, il n’a pas voulu nous le céder. Nous avions eu plusieurs conversations au sujet d’une réédition de The Family augmentée de quelques titres, mais les choses se sont arrêtées là.

Prince Nothing 45

© PRN The Prince Estate. Photo credit-Nancy Bundt.jpg

Quel souvenir gardez-vous de Prince ?
Susan Rogers : Quand on travaille avec Prince, on ne se souvient pas forcément des séances d’enregistrement, mais des petites choses. Faire un tour en voiture avec lui, jouer au ping-pong avec lui, prendre un café avec lui, regarder un match de basket avec lui… Prince travaillait tout le temps et on trouvait ça normal. On pouvait enregistrer « Nothing Compares 2 U » le lundi, puis une autre magnifique chanson le lendemain et ainsi de suite… Il pouvait être aussi très drôle, il nous faisait souvent beaucoup rire. Mais il pouvait aussi être horriblement sombre. Il ne disait jamais pourquoi et il était simplement extrêmement froid avec vous. Je me souviens d’une journée entière où il était d’une humeur massacrante, à tel point que j’ai dû quitter le studio. J’allais passer la porte quand il m’a dit : « ne t’inquiète pas, je t’aime toujours. J’ai juste envie d’être seul » (rires). C’était typique de Prince.

Paul « St Paul » Peterson : Il s’est passé une chose incroyable cette semaine : 34 ans après avoir entendu « Nothing Compares 2 U » pour la première fois dans ma chambre au premier étage de la maison de ma mère, j’ai reçu le lien de cette version originale alors que je me retrouvais exactement au même endroit. Ma mère est décédée depuis, j’ai récupéré sa maison et c’était un moment très troublant, comme si la boucle était bouclée. Entendre la voix de Prince au bout de toutes ces années était très émouvant, et à vrai dire, c’est difficile pour moi de donner des interviews aujourd’hui…

En 2002, l’ingénieur du son Femi Jiya avait déclaré que le spectacle des enregistrements de Prince en studio surpassait tous ses concerts. Êtes-vous d’accord ?
Susan Rogers : Oui, c’était assez fascinant d’être le témoin de ce processus et de le voir passer d’instrument en instrument. Et il était aussi capable d’écrire très rapidement ses textes… Avec du recul, ce qui me marque le plus chez Prince est la chose suivante : un mathématicien ou un physicien peuvent avoir une illumination soudaine en travaillant sur un expérience. Dans la musique et dans l’art en général, le processus créatif est souvent long et laborieux. Il faut du temps pour enregistrer un disque ou écrire un roman. Quand Prince travaillait sur une chanson, il se rapprochait d’un mathématicien car il entendait dans sa tête le morceau terminé avant même de l’enregistrer. Il était obligé de travailler dans l’instant car il voulait capturer ses idées le plus vite possible. Parfois, un musicien ou un songwriter peuvent saisir en un éclair une mélodie ou quelques paroles. Chez Prince, c’était toute la chanson.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince « Nothing Compares 2 U » (Warner Bros).


Prince Nothing 45 une

Vidéo : Prince “Nothing Compares 2 U” (studio version)

À la veille du deuxième anniversaire de la disparition de Prince, le Prince Estate, en collaboration avec Warner Bros. Records, vient de publier en streaming la version studio originale de “Nothing Compares 2 U”. Cette version inédite a été enregistrée en 1984, six ans avant sa célèbre reprise par Sinéad O’Connor en 1990 et ses premières performances live par Prince. La chanson a été enregistrée au « hangar » de Flying Cloud Drive, à Eden Prairie, par Susan Rogers, l’ingénieur du son de longue date de Prince. Elle a été composée, arrangée et interprétée par Prince, avec des ajouts de choeurs de Susannah Melvoin et Paul “St. Paul” Peterson et un solo de saxophone d’Eric Leeds. Cette nouvelle version sera disponible en streaming et en téléchargement sur les plateformes digitales et dans deux éditions 45-tours picture et vinyle noir, avec en face-B la version edit de “Nothing Compares 2 U”.

Prince Nothing 45

45-tours “Nothing Compares 2 U” © The Prince Estate. Photographer: Nancy Bundt

L’édition limitée du 45-tours picture sera disponible exclusivement dans la boutique en ligne Prince HitNRun (www.PrinceHitNRun.com). En plus de l’édition limitée du 45-tours picture, les fans pourront également acquérir un grand nombre d’articles allant de la période Dirty Mind jusqu’à Lovesexy. Le 45-tours en vinyle noir sera disponible en pré-commande sur les plateformes de vente en ligne et paraîtra le 25 mai.

Michael Howe, représentant de longue date de Prince et archiviste officiel du Prince Estate, déclare dans le communiqué de presse de Warner Bros. :“ J’avais repéré cette bande multipistes 2-pouces dans le Vault depuis plusieurs semaines en faisant l’inventaire de l’année 1984. Après avoir ramassé ma mâchoire, nous avons monté la bande à l’étage, nous l’avons analysée, passée dans le Studer 24-pistes et nous l’avons numérisée en 24/192 bit. Notre rough mix était assez intense pour se rendre compte que nous tenions quelque chose de vraiment spécial.”

Parallèlement à cette sortie, le Prince Estate annonce la mise en ligne de deux nouveaux sites : Prince2Me (www.Prince2Me.com), une expérience interactive destinée au fans “souhaitant exprimer ce que Prince signifie pour eux”, et princeestate.com., qui propose une discographie virtuelle immersive. Selon le Prince Estate, ces sites seront la première manifestation de nombreuses expériences en ligne à venir.

Stay tuned 4 more…


Retour en haut ↑