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Publié le 15 mars 2016 | Par SlyStoned

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Cerrone : “Mes racines, c’est la musique africaine”

En pleine promotion de son nouvel EP Afro, destiné à nous faire patienter avant un prochain album à paraître cet été, Cerrone reçoit Funk★U pour évoquer ses rencontres avec Nile Rodgers, Larry Dunn, Claude Nobs et Quincy Jones. Entretien exclusif avec le Parrain de la French Touch.

★★★★★★★★★

FunkU : Avant d’entamer votre carrière, vous vous destiniez au métier de coiffeur pour le cinéma. Finalement vous avez plus composé de bandes originales que coiffé d’acteurs. Comment êtes-vous entré dans le monde de la musique ?

Cerrone : J’avais des parents qui avaient les pieds sur terre. J’ai commencé la musique à l’âge de 12 ans, j’ai eu plein de groupes jusqu’à l’âge de 16 ans. Mais pour mon père, la musique, ce n’était pas un métier. Alors pour l’emmerder j’ai choisi une école de coiffure pour le cinéma assez chère. Je pensais qu’il allait me dire non et il a dit oui ! Il voulait que j’aie mon salon, mais moi je ne voulais pas. On s’est engueulés, j’ai cassé la vitre de chez moi et j’ai fugué.  Après ça, j’ai cherché des copines plus âgées qui avaient leurs piaules pour ne pas finir à la rue. J’ai rencontré une fille qui travaillait au Club Med. Grâce à elle, j’ai rencontré Gilbert Trigano et je lui ai proposé mon idée de jouer de la musique live dans les Club Med. C’était pas compliqué : « Tu fais répéter dix batteurs, dix bassistes, dix claviers, guitaristes etc. sur un répertoire… tu les envoie dans les clubs et l’affaire est réglée ». Il a adoré l’idée. A la base, c’était surtout pour suivre ma copine dans les clubs (rires). Quelques semaines après, je deviens directeur artistique du Club Med pendant un an et demi, ce qui m’a permis de vivre ma fugue. J’ai quitté le Club Med avant l’été 1972, car j’avais l’impression que j’allais devenir G.O !

Au cours de l’été 1972, vous rencontrez Eddie Barclay. A-t-il changé votre vie ?

Cet été-là, je suis descendu à Saint Tropez avec ma batterie pour faire la manche devant le Gorille et le Sénéquier. On gagnait bien notre vie !  Eddie Barclay est venu trois soirs de suite, il a mis un papier dans le chapeau avec un mot dessus : « Retrouve-moi à la fin de ton set ». Il m’a demandé si j’avais un groupe, je lui ai répondu que j’avais monté Congas. Les gars sont descendus et on a fait le Papagayo, qui était le gros club de Saint Trop’ à l’époque.  On a fait une audition au début du mois d’août, ensuite on a joué tous les soirs. Fin août, on a signé le contrat, avec un premier single trois semaines plus tard. Depuis, je n’ai plus jamais arrêté.

Quelles ont été vos principales influences soul et funk ? Avec quels artistes de ces courants avez-vous entretenu les plus belles relations ?

Mes influences de l’époque c’était Santana, Hendrix, toute cette scène rock, avec ce côté spectacle et groove aussi. Et puis après, la vie m’a donné la chance de faire une carrière d’abord aux Etats-Unis, de rencontrer Earth Wind And Fire, Nile RodgersLarry Dunn, Nile, ce sont des potes. J’ai fait Congas quatre ans. Barclay nous poussait à faire de la pop à la Martin Circus. Moi, c’était vraiment de l’afro-funk, de l’afrobeat. Je n’avais pas fait tout ça pour finir dans le populaire. J’ai arrêté, mais au bout d’un an, j’ai repris et j’ai produit Love In C Minor qui n’était pas fait pour passer en radio. Seize minutes de long, avec un côté lancinant… J’ai eu la chance de signer avec Ahmet Ertegun chez Atlantic à New York. J’étais le seul blanc du sous label Cotillion, j’avais l’impression d’être un intrus ! Ils m’ont fait faire plein de télé comme American Bandstand, Soul Train… J’avais mes trois-quatre ans de bagage avec Congas, donc je savais comment séduire les gens sur scène. C’est ça qui a fait que les Nile Rodgers et Earth Wind And Fire sont venus partager la scène avec moi, ce ne sont pas les millions de ventes de disques ! Soul Train, ce n’était pas comme un plateau de télé classique, là, tu avais tout le monde autour. En plus, j’étais arrivé avec « Lost in Paradise » et « Love in C Minor », des titres ultra-sexy. Du coup, ils m’avaient mis des nanas avec des shorts ultra courts… J’ai vécu deux grosses années de promo sans m’en rendre compte, en apprenant mon métier. C’était une belle base pour mes futures scènes européennes.

Vous aviez été précurseur de la musique électronique en France, au même titre que Jean-Michel Jarre. Pourquoi pensez-vous que votre musique a séduit la scène internationale ?

Celle-ci on, me l’avait jamais posée !  Enfin si, mais à l’envers. Je ne me suis jamais considéré comme un profond artiste ou musicien français. Mes racines, c’est la musique africaine ! J’ai fait des disques pour faire de la promo, avoir du contenu. Je pense que c’est ma façon de faire du live qui l’a séduite, et puis notre volonté extrême de s’exporter.

Vous avez aussi été précurseur du disco en France.  Et aussi le premier groupe français à signer sur Buddah Records aux Etats-Unis.

Avec Congas, on a été les premiers à signer un contrat à l’étranger. Dès le départ, on ne parlait de que de nous car nous nous exportions avec succès.

C’est quoi le son Cerrone ?

Rythmique, Festif, Sensuel. Pas sexy, ce n’est pas la même chose.

Aujourd’hui, vous sortez l’EP Afro, avec notamment une appropriation du « Soul Makossa » de Manu Dibango et également un titre avec Tony Allen. Comment s’est créée cette collaboration ?

Michel Duval de Because Music m’a parlé d’afrobeat et d’un duo avec Tony Allen. Ils ont loué un studio, avec deux batteries et on a fait un truc à deux, j’ai composé par-dessus. Avec Manu Dibango, on s’était rencontré à l’époque de Congas. Il sortait Soul Makossa quelques mois avant et commençait à cartonner aux Etats-Unis. Le manager de Manu est venu me voir car ils avaient pour projet de faire un album pour célébrer la carrière de Manu. En parlant, je lui demande s’il avait toujours les pistes séparées de « Soul Makossa ». Il m’a envoyé ça quelques jours après, il est venu écouter et a adoré. J’ai signé avec Emmanuel De Buretel dans la foulée. Tous les featurings que j’ai sur l’album (sortie cet été ou septembre !) sont vraiment cool. J’ai des titres avec Disclosure, Aloe Blacc et Nile Rodgers. C’est un album joué live, il y a du lourd ! Pour tous ceux qui aiment l’afrobeat funky, ils vont être servis et j’espère qu’ils vont être contents !

Nous avons assisté à un retour du funk dans les charts, notamment avec Daft Punk et plus récemment avec Mark Ronson et Bruno Mars. Croyez-vous à un retour similaire de l’Afrobeat ?

Je pense qu’il n’est jamais parti. Il est plus ou moins populaire par rapport aux artistes du moment qui se l’approprient. C’est comme le disco ! On l’a appelé groove, garage, house mais au final, même si les moyens de produire ont évolué, la base est la même.

Quelle est la différence fondamentale entre le funk et le disco ?

Le funk, c’est beaucoup plus rythmique, plus volontaire dans l’approche, plus engagé aussi. Le funk vient aussi de l’afrobeat aussi, qui était déjà auto-influencé.  Le disco, c’est un peu plus happy.

Pensez-vous que Chic sont un peu les Beatles du Disco ?

Non. Chic c’est vraiment du pur disco new-yorkais, rien de pop pour moi. Les Beatles, ça part de la tête. C’est plus les Stones du Disco pour moi (rires). Chez Chic, ça part du cœur.

Vous avez participé à de nombreux gros évènements (le Live8 en 2005 en Ecosse, ou encore  votre concert à Versailles). Quel est votre prochain défi ?

Je n’ai jamais organisé ma vie à plus d’un an, un an et demi. J’adore ce genre d’événement irréalisable. On avait prévu un magnifique concert avec Nile Rodgers et Beth Ditto le 11 décembre dernier, pour la clôture de la Cop 21. Nous devions faire ça sous l’Arc de Triomphe. Tout était ok, les autorisations, les financements… Malheureusement, le concert a été annulé suite aux attentats du 13 novembre. Celui aurait été costaud, il devait y avoir des images de Yann-Arthus Bertrand projetées sur l’Arc de Triomphe, un vrai show qui devait s’appeler Supernature. On avait répété ce truc là… On parle de le refaire quand même. Mais tant que les risques d’attentats seront présents, non.

Vous avez participé au Montreux jazz festival en 2012. Cette année, il fête ses 50 ans. Avez-vous une affection particulière avec ce festival et en aviez-vous une pour Claude Nobs ?

J’avais rencontré Claude Nobs à l’époque de « Love in C Minor », il était le représentant du label WEA en Suisse.  On s’est perdus de vue pendant longtemps. Un jour, Nile Rodgers m’appelle en me demandant si je ne voulais pas faire Montreux. Moi, j’ai boudé, en lui disant qu’il demande à Claude Nobs de m’appeler s’il voulait me voir en Suisse. Un an avant sa mort, il m’a appelé et il m’a programmé. On est resté dans sa loge pendant heures heures à refaire le monde pendant que Nile Rodgers jouait. Ce concert à Montreux en 2012 était vraiment top. Il y a un gars qui m’a toujours laissé penser qu’en étant musicien, il était possible de faire une carrière solo sans forcément être un musicien de jazz : Quincy Jones. C’est un modèle. Son album Back on The Block avec tous les featurings m’a donné envie d’en faire un à mon tour.  On attaque le show de Montreux 2012 et je remarque un gars sur le côté qui s’assoit, prend son temps, un papy. C’était Quincy ! Hallucinant ! A la fin, Nile Rodgers me demande si je suis allé voir Quincy, je lui ai répondu que je n’osais pas, un peu comme un gamin devant son idole. Je suis allé le voir, il m’a serré contre lui et il m’a dit : « Ca doit faire 40 ans que j’entends parler de Cerrone… Ca y est, ce soir je sais ce que c’est, bravo ! ». Pour moi, c’était mieux qu’un disque d’or !

Propos recueillis par Jim Zelechowski

Cerrone Afro (EP Because). Disponible. Nouvel album à paraître en été 2016.



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